“Internet, qui a toujours existé conceptuellement comme une possibilité est - de la même manière que le destin humain, le désir, les champignons, ou le mouvement des escargots - l’âme incarnée de l’animal.” - Justin E. H. Smith
Ce site étang adopte une approche bifurcatrice de l’écriture, dans laquelle le texte ne progresse pas de manière linéaire mais par embranchements, variations et retours. Il encourage une réflexion existentielle sur nos affectes, usages, et dépendances numériques, dans un contexte algorithmique conçu pour façonner et exploiter nos parcours, nos choix et même nos pensées. Comme l’écrit le philosophe Byung-Chul Han, l’ordre numérique « désobjectifie » le monde en le transformant en information : ce ne sont plus les objets qui dominent le monde vivant, mais les données. Dès lors, nous n’habitons plus véritablement la Terre et le Ciel, mais Google Earth et le Cloud. Le monde devient ainsi de plus en plus intangible, flou et presque spectral. C’est dans ce contexte que écrits d'écran, secrets d'étang tente à faire exister le texte comme un milieu plutôt que comme une démonstration. Un étang imaginaire, hébérgant toutes sortes de vies. Naturel ou artificiel, les deux à la fois, lieu de ressourcement. Un un écosystème de perspectives complémentaires ou incompatibles. L’écriture comme étang, devient ainsi un milieu d’exploration, t’invitant à circuler, à flotter, à plonger, à t’arrêter, à reprendre, plutôt qu’à suivre un axe unique. Une écriture bifurcatrice peut passer d’un récit à une référence, puis à une image, puis revenir au récit, imbriquer des fragments plutôt que les hiérarchiser, proposer des répétitions avec variations, comme une ritournelle, laisser des zones ouvertes, non expliquées entièrement, te laisser faire tes propres connexions. Oui, tout cela peut sembler déroutant, chaotique, presque indigeste. Mais bifurquer ne veut pas dire te perdre entièrement, au moins je l’espère. Observe les motifs qui reviennent et laisse la cohérence souterraine te porter. Et puis, si tu te perds un peu, ce n’est pas si mal.
Pour éviter une désorientation excessive au point de devenir
contre-productif, je vais te proposer un rapide
guide de lecture :
zéroième Tu es actuellement en chute libre et vas bientot atterrir dans l'étang en question. Cette chute apparait par contraste au scroll sans sol et sa verticalité enfermant, conçue pour coller tes yeux à l'écran et perfectionné pour maintenir ton cerveau liquidifié dans un état de confusion et d'angoisse permanent. Chaque écrin contient un fragment des écrits d'écran, que tu peux ouvrir et parcourir à ton rythme.
première Les textes à la première personne sont pensées comme des entrées de blog ethnographiques d’un avatar qui habite une cabane connectée au bord de cet étang. Ces entrées se basent sur des expérience vécues par moi-même ou mon entourage immédiat ou étendue, en ligne. Parfois elles sont provoquées par des petites protocoles d’expérience. Si tu as une existence en ligne, quelque soit la forme de cette existence, tu t’es très probablement retrouvé.e dans une des situations similaires à celles décrites ici. Partant de la description des frictions et de leur absence, ce sont des expériences vécues quotidiennement au contact ou à l’absence de contact des appareils de métamédias, ses interfaces, ses modèles et ses algorithmes.
Ces écrits d’écran, sous forme d’entrées de blog s’apparente en quelque sortes à l’activité de tenir un journal de recherche. Dans une des entrées de l’ouvrage Angles Morts du Numérique Ubiquitaire, Glossaire Cirtique et Amoureux dirigé par Yves Citton, Marie Lechner & Anthony Masure, le journal de recherche est proposé comme une des pistes d’enquête pour tenter d’ouvrir les boites noires des applications numériques: « Mettre en mots nos expériences peut nous aider à réfléchir sur notre pratique d’un dispositif numérique et à nous rendre sensible à la manière dont une application agit sur nos émotions et représentations: quelles variations de notre état émotionnel suscite le fait de scroller pendant plusieurs heures sur un site de réseaux sociaux numériques ? »
Ils glissent aussi parfois dans la fiction qui joue avec l’absurde, se basant sur un principe d’exagération des ces expériences.
deuxième Les textes qui emploient la deuxième personne du singulier, comme celui-ci, ceux de la réception, s’adressant au lecteur.ices et expliquant certains choix pris lors de l’écriture de ce milieu.
troisième Les textes qui n’emploient aucun des pronoms évoqués, recourant à la troisième personne, s’intéressent à une altérité.
Avant que tu commences à naviguer, je vais m’attarder sur une chose importante sur cette notion de mondes d’altérité. Tu remarqueras ici la récurrence constante des mondes animaux et non-humains.
Suivant cette même logique bifurcatrice, il s’agit d’un geste d’écriture s'apparentant à une démarche d'archéologie des médias. Une manière de déplacer le regard, de créer un pas de côté face aux technologies de l’information et de la communication, et face aux récits dominants qui les accompagnent. Écrire à partir de leurs mondes permet d’ouvrir une zone d’écart, un espace où les évidences humaines cessent d’aller de soi. Au départ, ce choix s'est fait de manière intuitive sous la forme de la fable animalière. Mais très vite, cette intuition a exigé d’être pensée. Pourquoi les animaux ? Et comment ?
Peut-être l’animalumain est-il si fasciné par les non-humains parce qu’ils lui apprennent quelque chose sur lui-même et sur ses propres comportements. L'animalumain est un animal domestiqué, tout comme ses animaux de compagnie. La sauvagerie était là bien avant. Ceux qui survivront à l'animalumain seront probablement là après lui, et peuvent exister indépendamment de ses récits et ses dispositifs.
Dans son œuvre hybride print/web The Gathering Cloud, J.R. Carpenter mobilise sans cesse des figures animales pour rendre perceptible la matérialité du cloud. La dissonance cognitive non hasardeuse entre le fantasme culturel du stockage dans le cloud et les faits concrets de son impact environnemental est en partie comblée par cette évocation constante des animaux: « A cumulus cloud weighs one hundred elephants. A USB fish swims through a cloud of cables. Four million cute cat pics are shared each day. » Les animaux deviennent ici des unités de mesure poétiques, des points d’ancrage sensibles pour penser les infrastructures numériques.
Laurel Schwulst décrit sa collection d’images intitulée Wild Animals vs. Manmade Materials comme une collection d’espèces sentinelles. « You can understand it as a portrait of the planet using animal signals as material. » Les animaux y apparaissent comme des capteurs, des révélateurs des tensions entre technologies humaines et milieux de vie. C’est ainsi, de manière indirecte, une collection des technologies humaines à travers le temps. Elle rassemble des systèmes de surveillance, elle inclut des drones, capturés par des faucons ou des tigres, et conçus par la DARPA pour imiter l’apparence des colibris. Elle renvoie également à Internet, dont les câbles sous-marins ont été attaqués par des requins. On y trouve aussi de puissants faisceaux lumineux, tels ceux projetés dans le ciel lors d’un mémorial du 11 septembre, capables de désorienter les oiseaux migrateurs. Elle montre les murs frontaliers, qui empêchent les jaguars menacés du sud-ouest des États-Unis et du Mexique d’accéder aux vastes territoires nécessaires à leur survie et à leur reproduction. Pour n’en citer que quelques-uns.
Ces deux exemples réactivent la notion qu j'appelerais les animalités numériques, chacun à sa manière. A l'aide de ce milieu contenant de l'étang, ces écrits d'écran cherchent aussi à explorer ce déplacement terminologique. Cette association permet de produire une forme de technocritique décentrée et expérimentale. En passant par les mondes non-humains, ce travail cherche à proposer des contre-histoires capables de rendre sensibles les effets des flux numériques sur nos perceptions, nos habitudes et nos manières d’habiter le chaos du monde moderne. En s’adossant aux animaux, ce travail cherche moins à parler d’eux qu’à apprendre, provisoirement, à penser autrement. Leur présence ici tente d’ouvrir un espace de fabulation comme une façon de résister à la réduction du vivant à des modèles explicatifs fermés.
mots de fin
assemblage biblio ?
colophon