herman, hesse., « le loups de steppes », p. 25-26
« C’est une bien belle chose que ce contentement, que cette absence de douleur, que ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. Malheureusement, je suis ainsi fait que c’est précisément cette satisfaction que je supporte le moins ; après une brève durée, elle me répugne et m’horripile inexprimablement, et je dois par désespoir me réfugier dans quelque autre climat, si possible, par la voie des plaisirs, mais si nécessaire, par celle des douleurs. Quand je reste un peu de temps sans peine et sans joie, à respirer la fade et tiède abomination de ces bons jours, ou soi-disant tels, mon âme pleine d’enfantillage se sent prise d’une telle misère, d’un tourment si cuisant, que je saisis la lyre rouillée de la gratitude et que je la flanque à la figure béate du dieu engourdi de satisfaction, car je préfère une douleur franchement diabolique à cette confortable température moyenne ! Je sens me brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée, un désir forcené de saccager quelque chose, un grand magasin, ou une cathédrale, ou moi-même, de faire des sottises enragées, d’arracher leur perruque à quelques idoles respectées, d’aider des écoliers en révolte à s’embarquer sur un paquebot, de séduire une petite fille, ou de tordre le cou à un quelconque représentant de l’ordre bourgeois. Car c’est cela que je hais, que je maudis et que j’abomine du plus profond de mon cœur : cette béatitude, cette santé, ce confort, cet optimisme soigné, ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire. »
thomas, dylan., « portrait de l'artiste en jeune chien », p. 13
« Les éraflures sur mes genoux pliés, le martèlement de mon coeur, la vaste et profonde fournaise entre mes jambes, le bâillon sur ma voix, le galop de mon sang, c’est là que je pris conscience de moi-même, au centre précis d’une histoire vivante et que mon corps devin pour moi, une aventure et un baptême. »
kundera, milan., « risibles amours », chap. 9
« Je ne sais pas », répondit-il. Il ne le savait pas, en effet ; elle avait échappé alors non seulement à son imagination mais à ses perceptions ; à son regard comme à son oreille. Quand il ralluma la lumière dans la petite chambre de la cité universitaire, elle était déjà rhabillée, tout sur elle était de nouveau lisse, éblouissant, parfait, et il cherchait vainement le lien entre ce visage éclairé et le visage qu’il devinait dans l’obscurité ! quelques instants plus tôt. Ils ne s’étaient pas encore quittés, ce soir-là, et déjà il appelait à lui son souvenir : il s’efforçait d’imaginer comment était son visage (dissimulé dans la pénombre) et son corps (dissimulé dans la pénombre) quelques instants plus tôt, pendant l’amour. En vain ; elle échappait toujours à son imagination. »
kundera, milan., « risibles amours », 1er acte « colloque »
« De grands mots flottaient dans l’air et Fleischman se disait que l’amour n’a qu’un seul critère : la mort. Au terme du véritable amour, il y a la mort, et seul l’amour au terme duquel il y a la mort est l’amour.
Des parfums flottaient dans l’air et Fleischman se demandait : quelqu’un l’aimerait-il jamais autant que cette femme laide ? Mais qu’était la beauté ou la laideur auprès de l’amour ? Qu’était la laideur d’un visage auprès d’un sentiment dont la grandeur reflétait l’absolu ? »
kundera, milan., « risibles amours », p. 119
« Les sanglots cédèrent la place à un long pleur ; la jeune fille répéta encore longtemps cette émouvante tautologie : « Je suis moi, je suis moi, je suis moi… »
Alors il commença à appeler au secours la compassion (et il dut l’appeler de loin, car elle n’était nulle part à portée de main) pour pouvoir consoler la jeune fille. Ils avaient encore devant eux treize jours de vacances. »
duras, marguerite., « les yeux bleus cheveux noirs », p. 17
« Le café avait fermé. Il s'étaient retrouvés dehors. Il avait regardé le ciel au ras de la mer. A l'horizon, il restait encore des traces du couchant. Il avait parlé de l'été, de cette soirée d'une exceptionnelle douceur. Elle n'avait pas eu l'air de savoir de quoi il s'agissait. Elle lui avait dit : Ils ferment parce nous pleurons. »
duras, marguerite., « les yeux bleus cheveux noirs », p. 11
« On crie un nom d'une sonorité insolite, troublante, faite d'une voyelle pleurée et prolongée d'un a de l'Orient et de son tremblement entre les parois vitreuses de consonnes méconnaissables, d'un t par exemple ou d'un l.
La voix crie est si claire et si haute que les gens s'arrêtent de parler et attendent comme une explication qui ne viendra pas. »
duras, marguerite., « les yeux bleus cheveux noirs », p. 15
« Seul, oui. Il cherche quoi dire. Il lui demande où elle habite. Elle habite un hôtel qui est dans une de ces rues qui donnent sur la plage.
Il n'entend pas. Il n'a pas entendu. Il cesse de pleurer. Il dit qu'il est en proie à une grande peine parce qu'il a perdu la trace de quelqu'un qu'il aurait voulu revoir. Il ajoute qu'il est enclin à souffrir souvent de ce genre de choses, de ces chagrins mortels. Il lui dit : Restez avec moi.
Elle reste. Il est un peu gêné semble-t-il oar le silence. Il lui demande, il se croit obligé de parler, si elle aime l'opéra. Elle dit qu'elle n'aime pas beaucoup l'opéra mais la Callas, si, beaucoup. Comment ne pas l'aimer ? Elle parle aussi lentement que si elle avait perdu la mémoire. Elle dit qu'elle oublie, qu'il y va aussi Verdi et puis aussi Monteverdi. Vous avez remarqu", c'est ceux-là qu'on aime lorsqu'on n'aime pas beaucoup l'opéra - elle ajoute - lorsqu'on n'aime plus rien. »
duras, marguerite., « les yeux bleus cheveux noirs », p. 12
« Dans le parc, dès l'apparition du jeune étranger, l'homme s'est rapproché de la fenêtre du hall sans s'en rendre compte. Ses mains sont accrochées au bord de cette fenêtre, elles sont comme privées de vie, décomposées par l'effort de regarder, l'émotion de voir. »
duras, marguerite., « les yeux bleus cheveux noirs », p. 36
« L'image est là - il montre sa tête, son coeur -, fixe. [...] Il parle de sa beauté. Les yeux fermés, il peut revoir encore l'image dans sa perfection. Il revoit la lumière rouge du couchant et ses yeux effrayants d'être bleus dans cette lumière. Il revoit le teint blanc des amamnts. Les cheveux noirs. »
duras, marguerite., « les yeux bleus cheveux noirs », p. 42
« Il dit : Le soleil passe au ras de la mer. Une flaque de soleil est apparue sur le bas du mur de la chambre, elle vient de dessous la porte d'entrée, elle est grande comme une main, ell tremble sur la pierre du mur. La flaque vit à peine quelques secondes. Sa disparition est brutale, elle est arrachée du mur à sa propre vitesse, celle de la lumière. Il dit : Le soleil est passé, c'est arrivé et c'est fini comme dans les prisons. »
smith, patti., « just kids », p. 370
« La lumière ruisselait à travers les vitres sur ses photos et ce poème silencieux que nous formions, assis ensemble une dernière fois. Robert mourant : il créait le sicence. Moi, destinée à vivre, j'écoutais attentivement un silence qu'il faudrait toute une vie pour exprimer. »
nelson, maggie., « bleuets », section 83
« J'ai essayé de continuer sur ce thème : j'ai acheté un journal intime jaune. Sur sa page de garde, j'ai écrit un slogan plein de profondeur : Ne dis pas de mensonges et ne fais pas ce que tu detestes faire car toute chose est manifeste au regard des cieux. »
woon, tien wei.
« We want to think of the internet as a physical place. It is not about making the virtual physical, but rather to argue that the virtual also exists physically. »
eno, brian.
« Whatever you now find weird, ugly, uncomfortable and nasty about a new medium will surely become its signature. CD distortion, the jitteriness of digital video, the crap sound of 8-bit - all of these will be cherished and emulated as soon as they can be avoided. It’s the sound of failure: so much modern art is the sound of things going out of control, of a medium pushing to its limits and breaking apart. The distorted guitar sound is the sound of something too loud for the medium supposed to carry it. The blues singer with the cracked voice is the sound of an emotional cry too powerful for the throat that releases it. The excitement of grainy film, of bleached-out black and white, is the excitement of witnessing events too momentous for the medium assigned to record them. »
kundera, milan., « le livre du rire et de l'oubli », p. 99
« Rire ? Se soucie-t-on jamais de rire ? je veux dire vraiment rire, au delà de la plaisanterie, de la moquerie, du ridicule. Rire, jouissance immense et délicieuse, toute jouissance... »