Avant que tu commences à naviguer, je vais m’attarder sur une chose importante sur cette notion de mondes d’altérité. Tu remarqueras ici la récurrence constante des mondes animaux et non-humains. Suivant cette même logique bifurcatrice, il s’agit d’un geste d’écriture, d’une manière de déplacer le regard, de créer un pas de côté face aux technologies de l’information et de la communication, et face aux récits dominants qui les accompagnent. Écrire à partir de leurs mondes permet d’ouvrir une zone d’écart, un espace où les évidences humaines cessent d’aller de soi. Au départ, ce choix s’est imposé de manière intuitive : la fable animalière offrait une forme souple, capable d’accueillir l’absurde, le fragmentaire, le décalage. Mais très vite, cette intuition a exigé d’être pensée, justifiée. Pourquoi les animaux ? Et comment ? L’enjeu central a été d’éviter l’écueil de l’anthropomorphisme. Il ne s’agissait pas de faire parler les animaux comme des humains déguisés, ni de les mobiliser comme simples miroirs moraux, à la manière des fables classiques ou de Disney où l’animal sert avant tout à raconter l’humain à l’humain. Ce travail s’inscrit dans une tentative de se déprendre de l’anthropocentrisme, en considérant chaque animal comme l’habitant d’un monde singulier, irréductible, doté de perceptions, de rythmes, de seuils d’attention et de manières d’habiter le chaos qui lui sont propres. Les lectures de Deleuze et Guattari, de Vinciane Despret, de Donna Haraway, mais aussi les récits spéculatifs d’Ursula Le Guin, ont été décisives dans ce déplacement. Elles invitent à ne plus parler à la place des non-humains, mais à tenter de penser avec eux, en acceptant la part d’opacité, de malentendu et d’intraduisible que cela implique. L’animal, j’espère, n’est pas traité comme un objet d’étude ou une métaphore figée (même si j’en utilise aussi les métaphores ), mais un partenaire de dialogue partiel, un interlocuteur qui résiste, qui déroute, qui oblige à ralentir. Prêter attention aux rituels, aux rythmes, aux modes d’écriture et d’interaction propres à chaque espèce. Réactiver. Cette posture s’apparente à celle que Vinciane Despret décrit comme une forme d’ethnographie animale : une manière de se rendre disponible à ce que font les animaux, à la façon dont ils produisent du sens, du territoire, de la présence. Observer comment un oiseau chante, comment une araignée tisse, comment un insecte perçoit les vibrations, c’est déjà entrer dans un autre régime de rythme et d’attention. Ces images ne prétendent pas dire la vérité de l’animal, mais rendre sensible l’écart entre les mondes. C’est dans cet écart que peut émerger une dimension critique. L’animal devient alors un miroir inversé, non pas parce qu’il nous ressemble, mais parce qu’il ne nous ressemble pas. Par contraste, ses manières d’habiter le rythme, de répéter des boucles, de territorialiser ou de se retirer mettent en lumière nos propres habitudes, nos automatismes, nos manières de nous laisser traverser par ce qui nous dépasse. Dans son œuvre hybride print/web The Gathering Cloud, https://luckysoap.com/thegatheringcloud/ J.R. Carpenter mobilise sans cesse des figures animales pour rendre perceptible la matérialité du cloud. La dissonance cognitive non hasardeuse entre le fantasme culturel du stockage dans le cloud et les faits concrets de son impact environnemental est en partie comblée par cette évocation constante des animaux: « A cumulus cloud weighs one hundred elephants. A USB fish swims through a cloud of cables. Four million cute cat pics are shared each day. » Les animaux deviennent ici des unités de mesure poétiques, des points d’ancrage sensibles pour penser les infrastructures numériques. Laurel Schwulst décrit sa collection d’images intitulée Wild Animals vs. Manmade Materials https://www.are.na/laurel-schwulst/wild-animals-vs-manmade-materials comme une collection d’espèces sentinelles. « You can understand it as a portrait of the planet using animal signals as material. » Les animaux y apparaissent comme des capteurs, des révélateurs des tensions entre technologies humaines et milieux de vie. C’est ainsi, de manière indirecte, une collection des technologies humaines à travers le temps. Elle rassemble des systèmes de surveillance, elle inclut des drones, capturés par des faucons ou des tigres, et conçus par la DARPA pour imiter l’apparence des colibris. Elle renvoie également à Internet, dont les câbles sous-marins ont déjà été attaqués par des requins. On y trouve aussi de puissants faisceaux lumineux, tels ceux projetés dans le ciel lors d’un mémorial du 11 septembre, capables de désorienter les oiseaux migrateurs. Elle montre les murs frontaliers, qui empêchent les jaguars menacés du sud-ouest des États-Unis et du Mexique d’accéder aux vastes territoires nécessaires à leur survie et à leur reproduction. Pour n’en citer que quelques-uns. Peut-être nous sommes si fascinés par les animaux sauvages parce qu’ils nous apprennent quelque chose sur nous-mêmes et sur nos propres comportements. Les humains sont des animaux domestiqués, tout comme les animaux de compagnie, tandis que les animaux sauvages étaient là avant nous, seront probablement là après nous, et peuvent exister indépendamment de nos récits et de nos dispositifs. Cette association permet de produire une forme de technocritique décentrée et expérimentale. En passant par les mondes non-humains, ce travail cherche à dépasser le sujet humain comme centre unique de l’analyse, et à proposer des contre-histoires capables de rendre sensibles les effets des flux numériques sur nos perceptions, nos habitudes et nos manières d’habiter le monde. En s’adossant aux animaux, ce travail cherche moins à parler d’eux qu’à apprendre, provisoirement, à penser autrement ? Cette approche soulève nécessairement une tension méthodologique : nous savons peu de choses des animaux, leur complexité nous échappe largement, et les cadres scientifiques occidentaux sont limités et situés. Loin de constituer une contradiction bloquante, cette incertitude est assumée comme faisant partie intégrante du dispositif d’écriture. Leur présence ici tente d’ouvrir un espace de pensée, où fabuler devient une façon de résister à la réduction du vivant à des modèles explicatifs fermés. (Cf la cybernétique ? )